• Bonjour à tous, wagnériens sans foi ni loi à l'égard des autres musiques

     

    Le meilleur moyen de connaître un personnage est de découvrir sa personnalité par des témoignages de première main. Dans le cas de Richard Wagner qui rappelons-le est le compositeur le plus commenté de toute l'histoire de la musique et pour lequel le nombre de parutions est innombrable, nous avons la chance d'avoir à la foi une autobiographie et le journal tenu au jour le jour par son épouse, Cosima. Les deux ouvrages sont parfaitement complémentaires et s'enchaînent chronologiquement.

    On ne pourra certes pas parler d'objectivisme total de la part de l'épouse Cosima, dont on se rend compte au fur et à mesure de la lecture de son journal, que Richard était pour elle un dieu vivant, enlevant en cela une part de froide objectivité sur son mari et ses actes du quotidien.

    Pourtant, c'est au coeur de la famille Wagner que cette très longue publication nous convie. Enfin, nous voyons vivre sous nos yeux le quotidien, parfois banal, d'une famille d'artistes durant 14 années du 1er janvier 1869 au 12 février 1883, la veille de la mort de Richard Wagner.

    Les extraits qui y sont retranscrits concernent évidemment l'aspect musical et les idées et comportements de celui qui a définitivement changé l'orientation de l'histoire de la musique mondiale (en un mot : on est pour ou contre, mais toujours par rapport à ses idées).

    Une manière paradoxale de non pas sacraliser Wagner mais bien au contraire de lui redonner une existence terrestre très proche de nous.

    Les extraits sont tirés des 4 volumes parus chez Gallimard en 1977.

    Bonne lecture, bonne découverte, et que ces lignes vous donnent une plus juste opinion du maître de Bayreuth !


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    • Cosima arrive donc ses valises sous le bras chez Richard à sa villa de Tribschen en Suisse dans la nuit du 16 novembre 1868 après avoir quitté son premier mari Hans von Bülow. Richard a 55 ans, Cosima bientôt 31. 

      1 janvier : "L'Ami [Richard] m'a donné la plume d'or avec laquelle il écrivit Tristan et Siegfried, et cette plume, je la consacre à ces entretiens avec vous [ses enfants]."

      24 février : "[...] je repasse à l'encre deux pages de la partition; je contemple les signes qui se colorent sous mes mains comme des runes sacrées."

      15 mars : "Ma seule prière : mourir un jour à la même heure que Richard. Mon plus grand orgueil : avoir tout écarté de moi afin de vivre uniquement pour lui. Mon plus grand bonheur : sa joie. - Sans lui, le monde n'est pour moi qu'une étable, comme dit Cléopâtre."

      NB : pour la "prière", c'est raté : elle survivra 47 ans à son mari pour mourir à 93 ans en 1930 !

      4 mai : "A table, Richard me dit qu'au moment de la création, la difficulté ne lui vient pas de la nécessité d'avoir des idées, mais de se limiter - trop de choses lui viennent à l'esprit, l'énervement et l'inquiétude viennent du fait de devoir choisir et ordonner."

      A la naissance de son unique fils Siegfried le 6 juin 1869, Cosima fait écrire par Richard :

      " La mère évanouie ne faisait plus aucun bruit, mais il entendit nettement les cris puissants du petit garçon. Il regardait droit devant lui, empli de la sublime grandeur de l'instant. À cet instant, il fut surpris par un flamboiement d'une incroyable beauté qui s'était allumé à la tapisserie orange de la porte de la chambre avec un éclat encore jamais vu et qui se reflétait sur un coffret bleu orné de mon portrait, si bien que celui-ci, recouvert d'une plaque de verre et enchâssé dans un petit cadre d'or se transfigurait d'une splendeur surnaturelle. Le soleil venait de se lever au-dessus du Rigi et avait jeté dans la pièce ses premiers rayons : le plus glorieux dimanche éclatait de ses feux. Richard fondit en larmes."

      21 juin : « Richard parle de son œuvre et dit qu'elle exprime parfaitement les éléments telluriques qu'elle contient ; il a l'impression de s'être jeté dans un pot de peinture et d'en être ressorti dégoulinant de couleurs. Il a dû recourir à la richesse maximale des moyens musicaux parce que l'action était extrêmement simple. Seul un musicien pouvait approfondir un tel sujet [Tristan et Isolde] jusqu'à ses dernières possibilités et conserver malgré tout la grâce. »

      3 juillet : Wagner dit en contemplant le portrait de Beethoven : « Tel était donc le visage de ce pauvre homme qui nous a rendu la langue que parlaient les hommes avant d'avoir des idées générales ; c'est pour reconquérir le langage des oiseaux que l'homme a créé cet art divin. C'est bien pourquoi un musicien comme lui est un être pour lequel il n'y a point de place dans la société. »

      6 juillet : « Le soir, Richard et Richter joue à quatre mains la symphonie de Mozart en haut do majeur ; à cette occasion, les arrangements défectueux mettent Richard en fureur : « Voilà bien les Allemands, ils n'ont que Mozart à la bouche et ils nous donnent des éditions pareilles ! » En écoutant l'andante, j'ai pensé soudain à Beethoven et j'ai eu l'impression qu'on aurait pu lui dire : « malheur, malheur, tu l'a détruit, ce beau monde ! » Mais il l'a reconstruit en son sein. Le beaux jeux bien heureux et divins ont cessé d'être, et à la place des sensations que l'on éprouve au paradis, nous avons la vie avec son effroyable souffrance et la rédemption qui en est la conséquence. Nous ne reviendrons jamais au paradis, mais nous irons au ciel et Mendelssohn qui s'est peut-être flatté de restaurer l'état primitif n'est à cet égard qu'un enfant. La création musicale devient humaine avec Beethoven ; Mozart, c'est le royaume des pierres, des plantes, des animaux, royaume innocent, naïf, inconscient dans la joie et la souffrance. Tout cet ensemble représente pour Wagner la Révélation, la religion. Dans cette genèse, Bach se comporte comme l'ensemble du système planétaire, avant que le soleil se soit séparé des autres étoiles. Dans ces conditions, la mouche Mendelssohn ne trouve pas là un terrain qui lui permette de faire l'important. »

      17 juillet : « Au sujet du mouvement des vagues dans L'Or du Rhin, Richard dit que « c'est pour ainsi dire la berceuse du monde. »

      25 juillet : « Les Français sont dépourvus de sens poétique ; ou bien ils ont recours à de grandes tirades pompeuses ou bien ils sont d'une effrayante sécheresse. Sur le plan artistique, ils n'ont aucun don et l'orgueilleuse idée de leur supériorité n'a plus leur venir que par l'état lamentable de leurs voisins. Il se voient imités partout et se prennent donc pour le véritable modèle. Seule la musique élargira peut-être leur horizon. » [...] À table, Richard explique pourquoi il faut procéder de manière toute différente selon que l'on écrit une symphonie ou un drame musical, où tout est permis, sauf les sottises, parce que l'action explique tout. Beethoven n'a renoncé qu'une fois dans ses symphonies à la grande sérénité et alors il a dû se servir de la parole humaine, ce qu'il fit avec un art infini. »

      2 août 1869 : «[...] Sur le plan formel, Haydn est plus grand maître que Mozart. […] Richard et attristé par la tournure prise par son esprit [celui de Liszt], il parle avec prédilection de la Faustsymphonie et même de Mazeppa en raison de sa grandeur, mais il déplore sa manie de l'apothéose, l'utilisation du triangle, les coups de tam-tam et les bruits de chaînes dans son Tasso, etc. A certains moments, sa musique d'église se transforme en jeux parfaitement enfantins Richard regrette l'influence de la princesse Wittgenstein qui, à l'instar des sauvages, n'est sensible qu'aux effets les plus grossiers, aux « chocs » dans la musique. »

      3 août 1869 : « [Wagner] : Chez Bach, il y a des imperfections, mais chez lui, elles résultent de la rigueur avec laquelle il conduit ses différentes voix, de la logique de la pensée et non d'une certaine négligence. »

      16 août 1869 : « [Wagner]: "L'essentiel est que l'on sorte de l'ordinaire. Chez moi, l'accent doit être mis sur l'union du musicien et du poète, comme simple musicien, je ne serais pas grand-chose. Ah ! Le monde ne voit que la coquille de l'huître, comment pourrait-il éprouver, à la suite de l'artiste, les joies de la création ?" »

      16 novembre 1869 : « Richard travaille, mais il se plaint de sa santé et de la tâche qui lui incombe
      ("devoir décrire dans chaque note l'effondrement d'un monde!"). »

      28 novembre 1869 : « Le soir, j'ai pensé que l'amour agissait sur nous comme une éruption volcanique, il effectue partout sa percée, bouleverse toutes les couches géologiques, fait naître des montagnes et puis, l'amour est là, dernier bouleversement et loi dernière ! Ce matin, Richard m'a dit qu'il a toujours aspiré à vivre près de moi et que, maintenant, lorsqu'il dessine les traits de sa Brünnhilde, mon image est toujours devant ses yeux. »

      7 décembre 1869 : « Je parle de Mendelssohn avec Richard. Nous le comparons au cristal, l'ouverture des Hébrides est aussi claire, aussi polie, aussi sonore, de forme aussi sûre que le cristal, mais aussi froide ; un talent aussi immense que celui de Mendelssohn est angoissant, il a rien à faire dans l'histoire de notre musique. Peintre de paysages, incapable de peindre un être humain. »


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    • 21 janvier 1870 : « Richard s'installe à sa chaise de tisserand de la musique et moi auprès des enfants ; Richard est content de son travail ; « Ma musique résonne comme les battements d'aile des oiseaux de nuit ; tout cela se ramène à des impressions de nature et là, dans cette scène des Nornes, je vois un grand sapin sur un rocher et j'entends les murmures de la nuit. »

      23 janvier 1870 : « A un certain moment du premier mouvement [de l'Héroïque de Beethoven], Richard se lève, très ému ; « le seul être que l'on puisse comparer à Shakespeare ! »

      27 janvier 1870 : « [Wagner]: "si le feu de l'art et la chaleur de l'amour ne me maintenaient, j'aurais cessé de vivre depuis longtemps !" »

      31 janvier 1870 : « Richard est énervé, certaines choses dans ses esquisses ne sont pas encore comme il les voudrait. "Hélas ! Je ne suis pas compositeur, dit-il, je voulais en apprendre juste assez pour pouvoir écrire la musique de Leubald et Adélaïde et ma science en est restée là, seuls les sujets sont devenus différents."

      5 février 1870 : « Richard me parle du chant « O Dieux saints » que chantent Siegfried et Brünnhilde et me dit : "Si tu savais à quoi j'ai pensé en écrivant cela ! A Magdebourg, à la fin d'une ouverture très gaie d'Auber, mon caniche, qui m'attendait dehors, est entré tout d'un coup dans l'orchestre ; il a couru vers le basson, s'est tenu tout d'abord tranquille, puis... a fait entendre une longue plainte très bruyante ; tout le monde riait, j'étais pour ma part très ému et depuis, j'entends toujours ce chant mélancolique en même temps que la mélodie joyeuse que jouait l'orchestre." »

      7 février 1870 : «[Wagner] : "Tous ces héros [Hagen, Gunther] me sont apparus comme une réunion d'animaux, le lion, le tigre ; ils se dévorent eux aussi entre eux, mais sans convention répugnante, sans étiquette de cour et tout cela est spontané." »

      1er avril 1870 : « Richard me dit : "Je crois que j'ai réussi Gutrune, elle est enfantine et païenne en même temps." »

      10 juin 1870 : « Nous en venons à parler de Beethoven et Richard me dit : "La seule fois où Beethoven n'a pas été concis, c'est dans le final de la grande sonate en si bémol majeur que seul ton père [Liszt] est capable de jouer et où je prends plus de plaisir à la virtuosité qu'à ce qui est joué. La concision me semble être le secret de la musique ; lorsque la mélodie s'arrête et se trouve remplacée par quelque autre travail, l'effet s'arrête aussi. Beethoven est le premier chez qui tout soit mélodie et qui ait montré comment à partir d'un seul et même thème, d'autres thèmes nouveaux ne cessent de naître qui ont leur personnalité propre. »

      5 juillet 1870 : « En voiture, Richard me parle de la manière dont plusieurs thèmes s'unissent dans sa musique ; l'oreille n'en perçoit qu'un seul, mais l'adjonction des autres à titre d'accompagnement aiguise et accroît immensément l'effet de la seule mélodie que l'on entende. »

      7 juillet 1870 :[Wagner]: "La beauté a assurément déserté notre monde pour toujours;
      nous aurons encore la pensée et le monde religieux de la musique, mais la beauté qui se manifeste dans le costume, dans les édifices, qui ne peut venir que d'une aristocratie orgueilleuse qui se sent une avec le peuple, cette beauté-là a disparu."»

      10 juillet 1870 : « […] Nous décidons de faire notre excursion. […] À quatre heures, par un temps magnifique, nous partons pour Hergeschwyl ; de là, nous commençons l'escalade du Pilate ; nous formons une véritable caravane, guide, porteurs, porteurs de chaises, l'étudiant, Richter, Jakob, nous deux et les deux aînées. Joyeuse cavalcade, au fur et à mesure que nous montons, no...us nous libérons peu à peu des fardeaux, il ne reste plus que l'amour qui se proclame dans l'éther haut et pur. Impression sublime de calme et de solitude ; ce sont de telles impressions qui ont présidé à la description de la vie des dieux dans L'Anneau du Nibelung. »

      17 juillet 1870 : « Richard me dit : "Ce qu'il y a de caractéristiques chez un Français, ce qu'il ne tient pas parole, mais quand on le lui rappelle, il faut se battre avec lui." et : "Les Français sont la pourriture de la Renaissance." »

      13 août 1870 : « Richard remarque que la joue de Loldi [Isolde Wagner] a quelque chose de particulièrement charmant et il ajoute : "à peine enfant, j'ai toujours cherché la beauté dans les joues, mais je ne savais pas ce que j'entendais par là, c'était ce sourire de bonté qui s'étend sur tout le visage ; une fois, je me suis regardé dans la glace pour voir si je n'étais pas trop répugnant et j'ai pensé : tu n'es certes pas beau, et tu n'es pas laid du tout non plus, car tes joues ne sont pas laides." »

      24 août 1870 : « […] Le génie [d'un plan militaire] c'est aussi le sentiment du soldat quand il est bien dirigé, dit Richard, comme les membres d'un orchestre dirigés par un bon chef ; chaque exécutant trouve de lui-même ce qu'il doit faire, mais le rythme exact doit lui être indiqué. »

      18 septembre 1870 : « De la même manière, [Richter] nous disait récemment au sujet de Mozart qu'il avait bien fait de mourir, car il serait tombé dans le maniérisme ou ses mélodies trop flatteuses auraient rendu pour toujours les gens incapables de comprendre l'art de Beethoven ; Richard lui a reproché gravement ces remarques et lui a démontré que Mozart était tout juste devenu un Maître et que nous ne pouvons pas ne pas voir qu'il nous aurait encore offert des trésors : "On ne doit pas prendre les choses avec tant de légèreté et de dire superficiellement que chacun meurt à son heure ; que ne donnerais-je pas pour la dixième symphonie de Beethoven ; même si je crois dans l'ensemble que chacun parvient à montrer ce qu'il est, un génie véritablement grand meurt toujours trop tôt, ce qui n'est pas le cas avec Mendelssohn, Schubert, Schumann, des esprits de deuxième, troisième ou quatrième rang." »

      20 octobre 1870 : « Richard écrit l'orchestration de la scène entre Wotan et Siegfried et dit que c'est la plus belle scène qu'il ait composée et ajoute en plaisantant : Wotan est tragique parce qu'il vit trop longtemps et Siegfried parce qu'il vit trop peu de temps. »

      13 novembre 1870 : « [Richard] répète qu'il ne peut se représenter sa vie sans moi, il ne sait pas du tout ce qui lui est arrivé et ce qu'il est advenu, "assurément un original de la plus étrange espèce". »

      12 décembre 1870 : « Pour moi, ces poèmes - les poèmes de Richard - sont ceux qui nous ont libérés de toute convention, « c'est la musique », dit-il, je le conteste et je prétends que ses poèmes existent par eux-mêmes, sans musique : "l'or du Rhin, dit-il, à l'avantage de présenter aussi clairement qu'un procès de paysans la faute et la condamnation de Wotan, et la nécessité contraignante de son renoncement au monde." »


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