• Bonjour à tous, wagnériens sans foi ni loi à l'égard des autres musiques

     

    Le meilleur moyen de connaître un personnage est de découvrir sa personnalité par des témoignages de première main. Dans le cas de Richard Wagner qui rappelons-le est le compositeur le plus commenté de toute l'histoire de la musique et pour lequel le nombre de parutions est innombrable, nous avons la chance d'avoir à la foi une autobiographie et le journal tenu au jour le jour par son épouse, Cosima. Les deux ouvrages sont parfaitement complémentaires et s'enchaînent chronologiquement.

    On ne pourra certes pas parler d'objectivisme total de la part de l'épouse Cosima, dont on se rend compte au fur et à mesure de la lecture de son journal, que Richard était pour elle un dieu vivant, enlevant en cela une part de froide objectivité sur son mari et ses actes du quotidien.

    Pourtant, c'est au coeur de la famille Wagner que cette très longue publication nous convie. Enfin, nous voyons vivre sous nos yeux le quotidien, parfois banal, d'une famille d'artistes durant 14 années du 1er janvier 1869 au 12 février 1883, la veille de la mort de Richard Wagner.

    Les extraits qui y sont retranscrits concernent évidemment l'aspect musical et les idées et comportements de celui qui a définitivement changé l'orientation de l'histoire de la musique mondiale (en un mot : on est pour ou contre, mais toujours par rapport à ses idées).

    Une manière paradoxale de non pas sacraliser Wagner mais bien au contraire de lui redonner une existence terrestre très proche de nous.

    Les extraits sont tirés des 4 volumes parus chez Gallimard en 1977.

    Bonne lecture, bonne découverte, et que ces lignes vous donnent une plus juste opinion du maître de Bayreuth !


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    • Cosima arrive donc ses valises sous le bras chez Richard à sa villa de Tribschen en Suisse dans la nuit du 16 novembre 1868 après avoir quitté son premier mari Hans von Bülow. Richard a 55 ans, Cosima bientôt 31. 

      1 janvier : "L'Ami [Richard] m'a donné la plume d'or avec laquelle il écrivit Tristan et Siegfried, et cette plume, je la consacre à ces entretiens avec vous [ses enfants]."

      24 février : "[...] je repasse à l'encre deux pages de la partition; je contemple les signes qui se colorent sous mes mains comme des runes sacrées."

      15 mars : "Ma seule prière : mourir un jour à la même heure que Richard. Mon plus grand orgueil : avoir tout écarté de moi afin de vivre uniquement pour lui. Mon plus grand bonheur : sa joie. - Sans lui, le monde n'est pour moi qu'une étable, comme dit Cléopâtre."

      NB : pour la "prière", c'est raté : elle survivra 47 ans à son mari pour mourir à 93 ans en 1930 !

      4 mai : "A table, Richard me dit qu'au moment de la création, la difficulté ne lui vient pas de la nécessité d'avoir des idées, mais de se limiter - trop de choses lui viennent à l'esprit, l'énervement et l'inquiétude viennent du fait de devoir choisir et ordonner."

      A la naissance de son unique fils Siegfried le 6 juin 1869, Cosima fait écrire par Richard :

      " La mère évanouie ne faisait plus aucun bruit, mais il entendit nettement les cris puissants du petit garçon. Il regardait droit devant lui, empli de la sublime grandeur de l'instant. À cet instant, il fut surpris par un flamboiement d'une incroyable beauté qui s'était allumé à la tapisserie orange de la porte de la chambre avec un éclat encore jamais vu et qui se reflétait sur un coffret bleu orné de mon portrait, si bien que celui-ci, recouvert d'une plaque de verre et enchâssé dans un petit cadre d'or se transfigurait d'une splendeur surnaturelle. Le soleil venait de se lever au-dessus du Rigi et avait jeté dans la pièce ses premiers rayons : le plus glorieux dimanche éclatait de ses feux. Richard fondit en larmes."

      21 juin : « Richard parle de son œuvre et dit qu'elle exprime parfaitement les éléments telluriques qu'elle contient ; il a l'impression de s'être jeté dans un pot de peinture et d'en être ressorti dégoulinant de couleurs. Il a dû recourir à la richesse maximale des moyens musicaux parce que l'action était extrêmement simple. Seul un musicien pouvait approfondir un tel sujet [Tristan et Isolde] jusqu'à ses dernières possibilités et conserver malgré tout la grâce. »

      3 juillet : Wagner dit en contemplant le portrait de Beethoven : « Tel était donc le visage de ce pauvre homme qui nous a rendu la langue que parlaient les hommes avant d'avoir des idées générales ; c'est pour reconquérir le langage des oiseaux que l'homme a créé cet art divin. C'est bien pourquoi un musicien comme lui est un être pour lequel il n'y a point de place dans la société. »

      6 juillet : « Le soir, Richard et Richter joue à quatre mains la symphonie de Mozart en haut do majeur ; à cette occasion, les arrangements défectueux mettent Richard en fureur : « Voilà bien les Allemands, ils n'ont que Mozart à la bouche et ils nous donnent des éditions pareilles ! » En écoutant l'andante, j'ai pensé soudain à Beethoven et j'ai eu l'impression qu'on aurait pu lui dire : « malheur, malheur, tu l'a détruit, ce beau monde ! » Mais il l'a reconstruit en son sein. Le beaux jeux bien heureux et divins ont cessé d'être, et à la place des sensations que l'on éprouve au paradis, nous avons la vie avec son effroyable souffrance et la rédemption qui en est la conséquence. Nous ne reviendrons jamais au paradis, mais nous irons au ciel et Mendelssohn qui s'est peut-être flatté de restaurer l'état primitif n'est à cet égard qu'un enfant. La création musicale devient humaine avec Beethoven ; Mozart, c'est le royaume des pierres, des plantes, des animaux, royaume innocent, naïf, inconscient dans la joie et la souffrance. Tout cet ensemble représente pour Wagner la Révélation, la religion. Dans cette genèse, Bach se comporte comme l'ensemble du système planétaire, avant que le soleil se soit séparé des autres étoiles. Dans ces conditions, la mouche Mendelssohn ne trouve pas là un terrain qui lui permette de faire l'important. »

      17 juillet : « Au sujet du mouvement des vagues dans L'Or du Rhin, Richard dit que « c'est pour ainsi dire la berceuse du monde. »

      25 juillet : « Les Français sont dépourvus de sens poétique ; ou bien ils ont recours à de grandes tirades pompeuses ou bien ils sont d'une effrayante sécheresse. Sur le plan artistique, ils n'ont aucun don et l'orgueilleuse idée de leur supériorité n'a plus leur venir que par l'état lamentable de leurs voisins. Il se voient imités partout et se prennent donc pour le véritable modèle. Seule la musique élargira peut-être leur horizon. » [...] À table, Richard explique pourquoi il faut procéder de manière toute différente selon que l'on écrit une symphonie ou un drame musical, où tout est permis, sauf les sottises, parce que l'action explique tout. Beethoven n'a renoncé qu'une fois dans ses symphonies à la grande sérénité et alors il a dû se servir de la parole humaine, ce qu'il fit avec un art infini. »

      2 août 1869 : «[...] Sur le plan formel, Haydn est plus grand maître que Mozart. […] Richard et attristé par la tournure prise par son esprit [celui de Liszt], il parle avec prédilection de la Faustsymphonie et même de Mazeppa en raison de sa grandeur, mais il déplore sa manie de l'apothéose, l'utilisation du triangle, les coups de tam-tam et les bruits de chaînes dans son Tasso, etc. A certains moments, sa musique d'église se transforme en jeux parfaitement enfantins Richard regrette l'influence de la princesse Wittgenstein qui, à l'instar des sauvages, n'est sensible qu'aux effets les plus grossiers, aux « chocs » dans la musique. »

      3 août 1869 : « [Wagner] : Chez Bach, il y a des imperfections, mais chez lui, elles résultent de la rigueur avec laquelle il conduit ses différentes voix, de la logique de la pensée et non d'une certaine négligence. »

      16 août 1869 : « [Wagner]: "L'essentiel est que l'on sorte de l'ordinaire. Chez moi, l'accent doit être mis sur l'union du musicien et du poète, comme simple musicien, je ne serais pas grand-chose. Ah ! Le monde ne voit que la coquille de l'huître, comment pourrait-il éprouver, à la suite de l'artiste, les joies de la création ?" »

      16 novembre 1869 : « Richard travaille, mais il se plaint de sa santé et de la tâche qui lui incombe
      ("devoir décrire dans chaque note l'effondrement d'un monde!"). »

      28 novembre 1869 : « Le soir, j'ai pensé que l'amour agissait sur nous comme une éruption volcanique, il effectue partout sa percée, bouleverse toutes les couches géologiques, fait naître des montagnes et puis, l'amour est là, dernier bouleversement et loi dernière ! Ce matin, Richard m'a dit qu'il a toujours aspiré à vivre près de moi et que, maintenant, lorsqu'il dessine les traits de sa Brünnhilde, mon image est toujours devant ses yeux. »

      7 décembre 1869 : « Je parle de Mendelssohn avec Richard. Nous le comparons au cristal, l'ouverture des Hébrides est aussi claire, aussi polie, aussi sonore, de forme aussi sûre que le cristal, mais aussi froide ; un talent aussi immense que celui de Mendelssohn est angoissant, il a rien à faire dans l'histoire de notre musique. Peintre de paysages, incapable de peindre un être humain. »


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    • 21 janvier 1870 : « Richard s'installe à sa chaise de tisserand de la musique et moi auprès des enfants ; Richard est content de son travail ; « Ma musique résonne comme les battements d'aile des oiseaux de nuit ; tout cela se ramène à des impressions de nature et là, dans cette scène des Nornes, je vois un grand sapin sur un rocher et j'entends les murmures de la nuit. »

      23 janvier 1870 : « A un certain moment du premier mouvement [de l'Héroïque de Beethoven], Richard se lève, très ému ; « le seul être que l'on puisse comparer à Shakespeare ! »

      27 janvier 1870 : « [Wagner]: "si le feu de l'art et la chaleur de l'amour ne me maintenaient, j'aurais cessé de vivre depuis longtemps !" »

      31 janvier 1870 : « Richard est énervé, certaines choses dans ses esquisses ne sont pas encore comme il les voudrait. "Hélas ! Je ne suis pas compositeur, dit-il, je voulais en apprendre juste assez pour pouvoir écrire la musique de Leubald et Adélaïde et ma science en est restée là, seuls les sujets sont devenus différents."

      5 février 1870 : « Richard me parle du chant « O Dieux saints » que chantent Siegfried et Brünnhilde et me dit : "Si tu savais à quoi j'ai pensé en écrivant cela ! A Magdebourg, à la fin d'une ouverture très gaie d'Auber, mon caniche, qui m'attendait dehors, est entré tout d'un coup dans l'orchestre ; il a couru vers le basson, s'est tenu tout d'abord tranquille, puis... a fait entendre une longue plainte très bruyante ; tout le monde riait, j'étais pour ma part très ému et depuis, j'entends toujours ce chant mélancolique en même temps que la mélodie joyeuse que jouait l'orchestre." »

      7 février 1870 : «[Wagner] : "Tous ces héros [Hagen, Gunther] me sont apparus comme une réunion d'animaux, le lion, le tigre ; ils se dévorent eux aussi entre eux, mais sans convention répugnante, sans étiquette de cour et tout cela est spontané." »

      1er avril 1870 : « Richard me dit : "Je crois que j'ai réussi Gutrune, elle est enfantine et païenne en même temps." »

      10 juin 1870 : « Nous en venons à parler de Beethoven et Richard me dit : "La seule fois où Beethoven n'a pas été concis, c'est dans le final de la grande sonate en si bémol majeur que seul ton père [Liszt] est capable de jouer et où je prends plus de plaisir à la virtuosité qu'à ce qui est joué. La concision me semble être le secret de la musique ; lorsque la mélodie s'arrête et se trouve remplacée par quelque autre travail, l'effet s'arrête aussi. Beethoven est le premier chez qui tout soit mélodie et qui ait montré comment à partir d'un seul et même thème, d'autres thèmes nouveaux ne cessent de naître qui ont leur personnalité propre. »

      5 juillet 1870 : « En voiture, Richard me parle de la manière dont plusieurs thèmes s'unissent dans sa musique ; l'oreille n'en perçoit qu'un seul, mais l'adjonction des autres à titre d'accompagnement aiguise et accroît immensément l'effet de la seule mélodie que l'on entende. »

      7 juillet 1870 :[Wagner]: "La beauté a assurément déserté notre monde pour toujours;
      nous aurons encore la pensée et le monde religieux de la musique, mais la beauté qui se manifeste dans le costume, dans les édifices, qui ne peut venir que d'une aristocratie orgueilleuse qui se sent une avec le peuple, cette beauté-là a disparu."»

      10 juillet 1870 : « […] Nous décidons de faire notre excursion. […] À quatre heures, par un temps magnifique, nous partons pour Hergeschwyl ; de là, nous commençons l'escalade du Pilate ; nous formons une véritable caravane, guide, porteurs, porteurs de chaises, l'étudiant, Richter, Jakob, nous deux et les deux aînées. Joyeuse cavalcade, au fur et à mesure que nous montons, no...us nous libérons peu à peu des fardeaux, il ne reste plus que l'amour qui se proclame dans l'éther haut et pur. Impression sublime de calme et de solitude ; ce sont de telles impressions qui ont présidé à la description de la vie des dieux dans L'Anneau du Nibelung. »

      17 juillet 1870 : « Richard me dit : "Ce qu'il y a de caractéristiques chez un Français, ce qu'il ne tient pas parole, mais quand on le lui rappelle, il faut se battre avec lui." et : "Les Français sont la pourriture de la Renaissance." »

      13 août 1870 : « Richard remarque que la joue de Loldi [Isolde Wagner] a quelque chose de particulièrement charmant et il ajoute : "à peine enfant, j'ai toujours cherché la beauté dans les joues, mais je ne savais pas ce que j'entendais par là, c'était ce sourire de bonté qui s'étend sur tout le visage ; une fois, je me suis regardé dans la glace pour voir si je n'étais pas trop répugnant et j'ai pensé : tu n'es certes pas beau, et tu n'es pas laid du tout non plus, car tes joues ne sont pas laides." »

      24 août 1870 : « […] Le génie [d'un plan militaire] c'est aussi le sentiment du soldat quand il est bien dirigé, dit Richard, comme les membres d'un orchestre dirigés par un bon chef ; chaque exécutant trouve de lui-même ce qu'il doit faire, mais le rythme exact doit lui être indiqué. »

      18 septembre 1870 : « De la même manière, [Richter] nous disait récemment au sujet de Mozart qu'il avait bien fait de mourir, car il serait tombé dans le maniérisme ou ses mélodies trop flatteuses auraient rendu pour toujours les gens incapables de comprendre l'art de Beethoven ; Richard lui a reproché gravement ces remarques et lui a démontré que Mozart était tout juste devenu un Maître et que nous ne pouvons pas ne pas voir qu'il nous aurait encore offert des trésors : "On ne doit pas prendre les choses avec tant de légèreté et de dire superficiellement que chacun meurt à son heure ; que ne donnerais-je pas pour la dixième symphonie de Beethoven ; même si je crois dans l'ensemble que chacun parvient à montrer ce qu'il est, un génie véritablement grand meurt toujours trop tôt, ce qui n'est pas le cas avec Mendelssohn, Schubert, Schumann, des esprits de deuxième, troisième ou quatrième rang." »

      20 octobre 1870 : « Richard écrit l'orchestration de la scène entre Wotan et Siegfried et dit que c'est la plus belle scène qu'il ait composée et ajoute en plaisantant : Wotan est tragique parce qu'il vit trop longtemps et Siegfried parce qu'il vit trop peu de temps. »

      13 novembre 1870 : « [Richard] répète qu'il ne peut se représenter sa vie sans moi, il ne sait pas du tout ce qui lui est arrivé et ce qu'il est advenu, "assurément un original de la plus étrange espèce". »

      12 décembre 1870 : « Pour moi, ces poèmes - les poèmes de Richard - sont ceux qui nous ont libérés de toute convention, « c'est la musique », dit-il, je le conteste et je prétends que ses poèmes existent par eux-mêmes, sans musique : "l'or du Rhin, dit-il, à l'avantage de présenter aussi clairement qu'un procès de paysans la faute et la condamnation de Wotan, et la nécessité contraignante de son renoncement au monde." »


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  • 1er janvier  - 31 décembre 1871

    2 janvier 1871 : « "Qu'est-ce qu'une telle vie, où il faut tout sacrifier pour avoir du pain !" dit Richard avec véhémence. »

    3 janvier 1871 : « Richard corrige la biographie , et je lui dis que ce sera quelque chose de beau pour Fidi ; Richard répond : "Je peux penser laisser mon nom dans l'histoire de l'art, mais je crois vraiment que ce livre suscitera l'intérêt." »

    4 janvier 1871 : « Commentant l'atrocité de la vie en général, [Richard] dit : "Quiconque n'est ni un saint ni un artiste n'est qu'un éphémère,  une créature misérable.  La vie n'offre rien d'autre que la répétition des mêmes choses,  une histoire monotone et ennuyeuse, simplement sous des formes différentes". »

     7 janvier 1871 : [Richard] : « Que m'apportent encore en effet les représentations, en dehors des soucis et de la fatigue et de la satisfaction éviter les contretemps ? En tout cas, elles ne me marquent plus. Mes oeuvres ne m'apportent du plaisir que jusqu'au moment où je commence à travailler à l'encre, à l'instant où la pensée nébuleuse qui me domine tant que je travaille au crayon devient tout à coup claire et distincte.  L'orchestration fait déjà trop partie du monde réel.  On est trop fatigué ; ainsi, par exemple, cette proposition anglaise qui m'a été fait hier devrait certainement me réjouir, car un anglais prendrait certainement la chose avec rigueur et sérieux, de tout cela m'est indifférent.  Devrais-je me réjouir de ce que l'on remarque aujourd'hui des oeuvres que j'ai écrites il y a 20 ans, alors qu'elles sont pour moi dépassées et que je suis ainsi perpétuellement obligé de faire un pas en avant et deux en arrière ? J'ai été trop secoué pour cela. »

     11 janvier 1871 : «  Il me semble curieux d'entendre Richard dire au sujet du cor qui lui avait récemment semblé avoir un son indistinct (dans l'Idylle), comme s'il avait été enduit de graisse, ce qui l'a amené  à remarquer  comme il fallait faire attention en jouant, parce qu'il souligne non la structure, mais la couleur de la mélodie ; c'est également tout ce qui confère tout son romantisme  à l'nstrument. »

     

    16 janvier 1871 : « [Richard] : faire des quatuors m'a toujours semblé la même chose que faire des grincements ! » « L'importance de l'orchestre, son rôle de choeur antique, son incomparable supériorité par rapport à ce dernier qui commente l'action par des mots alors que l'orchestre nous révèle l'âme de cette action, nous l'explique de façon précise. » « Richard dit au sujet des ténors et ténors héroïques comme les veulent et les forment les théâtres d'aujourd'hui : « le ténor lyrique est celui qui n'a pas de voix, mais un fausset nasillard ; le ténor héroïque est un individu qui n'a rien appris. »

     

    20 janvier 1871 : « [Richard] : quel bonheur d'avoir les enfants ! Avec l'âge, on devient indifférent mélancolique, et tout ce qui vient de l'extérieur nous laisse de plus en plus froid, c'est une sorte de préparation à la mort ; et puis viennent les enfants, dont les impressions sont si vives, chez lesquels tout vit, et nous renouons avec le monde. »

     

    22 janvier 1871 : « [Richard] : une représentation vivante - la bonne chanteuse - et adieu la « classicité ». Voilà quel doit être le rôle du drame ; je ne suis pas poète, et les reproches que l'on peut faire à ma diction me sont tout à fait indifférents, chez moi tout est action ; il m'est dans une certaine mesure égal que l'on prenne mes vers, le public saisira toujours l'action. Comme le peintre, musicien et le sculpteur, le poète est une absurdité, seul le dramaturge peut faire quelque chose à ce niveau. » « Chacun doit improviser, tout bon musicien peut faire quelque chose de bon quand il improvise ; mais la notation est un processus tout à fait différent, il s'agit de faire une sonate, une suite, etc., et il faut beaucoup de choses pour donner vie à une forme musicale traditionnelle donnée. » « Beethoven est le premier à avoir créé une musique que l'on écoute vraiment comme telle ; les oeuvres qui avaient été composées avant lui servaient à mettre de la vie dans une réception ou à accompagner ce qui se déroulait dans une église ou sur une scène. »

     

    27 janvier 1871 : « [Richard] : j'ai en moi une confiance illimitée depuis que tu [Cosima] es venue à moi, et je veux vivre encore cent ans avec toi. »

     

    5 février 1871 : « pendant que Richard boit sa bière après dîner, notre conversation tombe sur la symphonie héroïque et sur la célèbre dissonance qui fait frémir Richard : il peut en effet supporter l'excentricité en tant que telle, et ici elle gâche la pensée au lieu d'exprimer, elle en détourne. »

     

    12 février 1871 : « [Richard] : la musique de Bach est assurément une idée du monde, ses représentations dépourvues de sentiments en sont précisément aussi dépourvues que la nature même ; la mort et la naissance, le souffle du vent et le bruit de la tempête, le rayonnement du soleil, tout cela avance comme une figuration. Et l'individu est le thème, toujours extraordinairement beau et expressif, qui se maintient dans ce va-et-vient, comme la foi protestante. Mozart nous donne un exemple cette opposition dans la Flûte enchantée, où les deux princes chantent à Tamino le changement et l'effort éternel ; comme Bach aurait pu le faire. Et l'orgue appartient à la même conception, aussi dépourvu de sentiments que l'âme de l'univers est aussi puissant qu'elle. A l'intérieur d'un même thème alterne le motif de danse et le choral. »

     

    1er mars 1871 : « Richard m'explique que le musicien est déterminé par une idée, une image en fonction desquelles il compose sa musique, mais qu'on ne peut et ne doit jamais l'expliquer par une image. »

     

    5 mars 1871 : « [Richard] : le génie est une monstrueuse imagination alliée à la faculté de s'assimiler tout ce dont cette imagination a besoin, d'où un tempérament ardent auquel s'ajoute une incapacité à voir autre chose que ce qui l'intéresse et à observer la vie, d'où une inaptitude à la vie. »

     

    16 mars 1871 : « je vais le [Richard] voir pendant qu'il travaille, il modifie ce qu'il fait selon la mélodie en disant : « jamais personne ne fera rien de bien en écrivant d'abord un bon poème et ensuite la mélodie. C'est ici que je vois comment les choeurs grecs ont pu être aussi irréguliers, et je savais également ce que je faisais en élaborant la forme que j'ai choisie pour les faire vers des Nibelungen, je savais que la musique s'y adapterait. »

     

    17 mars 1871 : « A table, Richard dit : « le poète doit être un voyant et un chantre. »

     

    20 mars 1871 : « [Richard] : Nous sommes dans la vie comme dans une foire, étrangers partout, n'ayant attache nulle part. Nous tirons notre subsistance de nous-mêmes, ce sont notre amour et nos enfants qui nous rendent heureux, mais l'air du dehors est hostile, on ne nous comprend nulle part. Tout ce que nous voulons est folie pour eux. »

     

    9 avril 1871 : « [Richard] : Je voudrais dire à tous les gens qui veulent améliorer le monde, qui étudient et connaissent la nature humaine, qu'il est réellement miraculeux que nous ne nous soyons pas tous entre-dévorés, que le monde continue à aller comme il va ! C'est pourquoi ils devraient regarder des faits tels que la monarchie héréditaire comme des manifestations divines, au lieu d'en montrer les côtés absurdes ; car l'homme étant ce qu'il est, nous devrions nous être entre-déchirés depuis longtemps. »

     

    24 mai 1871 : « Richard classe ses écrits qu'il veut publier dans l'ordre chronologique, parce qu'il veut pas qu'on le perçoive comme un poète ou un écrivain. »

     

    25 mai 1871 : « [Richard] : c'est l'élément [la musique] dans lequel s'engloutit toute chose, l'élément liquide, et c'est pourquoi il est tellement vain de vouloir parler de musique classique. Car peut-on imiter Bach, comme on peut imiter avec bonheur le style de Goethe ou de Lessing ? L'individualité mozartienne, celle de Bach se sont englouties dans la musique. »

     

    31 mai 1871 : « nous prenons le café sur la terrasse, et Richard est charmé de voir un petit bateau à voile qui glisse sur le lac ; « quel effet un bateau à vapeur peut-il faire à côté ? On détourne le regard ; il est le symbole de tout le monde moderne ; bien sûr, il a son utilité, mais il ne faut plus espérer que les artistes continueront à trouver des sujets d'inspiration. »

     

    7 juin 1871 : « le soir, Richard me lit ses Nibelungen en disant : « je constate avec plaisir que je n'ai pas radoté autant que je le craignais. »

     

    9 juin 1871 : « [Richard] : de même qu'il y a chez Hugo une grossière incompréhension de Shakespeare, Berlioz fait preuve d'incompréhension vis-à-vis de Beethoven ; par endroits, la mise en lumière violente du détail prend une place de premier plan. La poésie française est de la prose ampoulée. »

     

    11 juin 1871 : « Richard dit : « la loi de la pesanteur régit le monde, l'apparition du génie ne peut rien y changer, il ne peut que chercher à amener son balancier à un endroit où son action se soumettra également à la loi de la pesanteur. Frédéric Le Grand a dû fonder son État prussien et je dois en faire autant, si je puis me donner après lui ; mes oeuvres ne changeront rien aux choses du théâtre, à la routine, mais il faut que je veille à la fondation de mon État. »

     

    17 juin 1871 : « ce matin Richard me dit : « sais-tu quelle est la note qui symbolise la musique nouvelle ? C'est le do dièse, le do dièse du premier thème de l'Héroïque ; qui, avant Beethoven, qui après lui a jamais exhalé ce soupir dans le calme parfait d'un thème ? »

     

    20 juin 1871 : « [Richard] : je serais angoissé si je savais que tout passe chez moi par une porte très étroite et que je n'écris rien qui ne soit très clair dans mon esprit. Dans ce contexte, le plus difficile a été le dernier acte de Tristan, et je ne me suis trompé en rien. »

     

    21 juin 1871 : « [Richard] : j'aimerais tellement composer de choses faciles, il faut précisément que je sois pris de cette violence ! Dans quel pétrin suis-je allé me fourrer ! »

     

    23 juin 1871 : « [Richard] : je prépare en ce moment une grande aria pour Hagen, mais uniquement pour orchestre. Je ne suis qu'un apprenti, personne ne veut le croire, je suis incapable de rien composer. Composer entraîne chez moi un état bizarre ; quand j'improvise j'ai tout ce que je veux, à l'infini ; mais quand il s'agit de composer, il faut fixer ses idées, il y a déjà des problèmes de doigté, et l'on se demande : comment était-ce, qu'y a-t-il ensuite, comment cela devrait-il être, comment était-ce - et il faut chercher jusqu'à ce qu'on trouve. S'il me voyait composer, Mendelssohn lèverait les bras au ciel. »

     

    5 juillet 1871 : « [Richard] : l'enfant qui n'apprend pas à obéir est un enfant perdu. J'ai grandi dans l'anarchie la plus totale ; il devait sans doute en être ainsi, puisque je fus plus tard incapable de me plier à aucune situation existante, mais j'aurais pu m'épargner bien des choses si j'avais été habitué à obéir. Je fus pour ma soeur une espèce d'être sauvage et abandonné à lui-même, qui ne se pliait à rien. »

     

    8 juillet 1871 : « A table, Richard se montre contrarié, affecté ; il se plaint de travailler si lentement, d'avoir de la peine à trouver le climat nécessaire, ajoutant qu'un rien le dérange […] » « Dans la soirée, Richard m'appelle, après s'être retiré au premier : « cela vient, mon atmosphère est en train de se constituer. Je travaille de manière complètement démente, cela ressemble à des convulsions. »

     

    18 juillet 1871 : « [Richard] : si je pouvais écrire des arias et des duos, tout serait tellement facile ; mais ici, tout doit être une petite image musicale, sans que le cours de musique en soit pour autant interrompu ; il faudrait bien quelqu'un comment faire. » Après le repas, il joue troisième acte de Siegfried en entier, ils est beau au-delà de toute expression. Il me fait remarquer qu'au moment où Brünnhilde salue Siegfried, on entend des sons de harpes identiques à ceux par lesquels les scaldes accueillaient un héros au Walhalla. Ces mêmes notes retentiront à la mort de Siegfried. »

     

    22 juillet 1871 : « [Richard] : je crois que la toute-puissance d'expression réside dans les yeux chez le chien ; en effet, la gueule et les muscles qui en font partie ne lui servent absolument pas à s'exprimer. Quelle façon à un chien de regarder un homme ! Les yeux de la plupart des hommes n'ont pas cette force d'expression ne serait-ce que parce qu'ils ont l'habitude de dissimuler. »

     

    27 juillet 1871 : « [Richard] : Sais-tu ce que j'ai fait aujourd'hui ? J'ai jeté tout ce que j'ai fait hier. L'appel de Hagen était trop composé à mon goût, il ne me plaisait pas, il fallait le modifier. »

     

    28 juillet 1871 : « [Richard] : je maudis la composition, ces sortes de convulsions dans lesquelles je me trouve et qui m'empêchent de jouir de mon bonheur ; mon fils lui-même passe devant mes yeux tel un rêve ; il y a longtemps que je devrais avoir fini de composer les Nibelungen ; ou bien il faudrait que je sois aussi violent que Beethoven ; vous vous imaginez que tout cela constitue mon élément, mais ce n'est pas vrai ; je voudrais pouvoir vivre de ma propre culture, jouir de mon bonheur ; autrefois il en était autrement. Ah ! C'est comme si je voulais construire une maison sur un catalpa en pleine fleur : il faudrait que je commence par combler les milliers de gouffres qui me séparent de mes contemporains ; où prendre mon Hagen au milieu de ces voix arrogantes ; les types qui ont de telles voix sont des imbéciles. Ah ! C'est insensé. Idylle, quatuor, voilà ce que je voudrais continuer à faire. »

     

    13 août 1871 : « [Richard] : la raison pour laquelle les grands maîtres ne peuvent être imités est que chacun emprunte un chemin qui lui est propre et qu'il le suit jusqu'à la limite la plus extrême ; s'il avait été possible d'aller plus loin sur cette route, le maître lui-même l'aurait fait »

     

    1er septembre 1871 : « [Richard] : j'ai réfléchi à nouveau sur le mime, sur le poète, etc. Et j'ai même noté des idées à ce sujet sur mes brouillons. L'improvisateur comme le mime doit appartenir tout entier à l'instant, ne pas penser à ce qui va venir et même ne pas le savoir. Ce qu'il y a de particulier dans mon art, par exemple, est que je considère chaque détail comme tout et que je ne me dis pas que ceci ou cela va suivre, faut-il que tu fasses comme cela comme ceci, faire telle ou telle modulation, je pense : le reste se trouvera de soi-même ; autrement je serais perdu. Et cependant, je ce sais que j'obéis à un plan inconscient. En revanche, ce que l'on appelle le génie de la forme réfléchit : « voilà ce qui va suivre, il faut que je m'y prenne ainsi », et il fait tout cela très facilement."

    6 septembre 1871 : « [Richard] : Beethoven agit la plupart du temps sur nous par la répétition de motifs proches les uns des autres, par la continuité, mais bien sûr, tout cela est bien différent chez lui [Rossini]. »

     

    9 septembre 1871 : « Richard est très souffrant, il est d'humeur sombre et dit que son travail ne lui donne aucune joie et qu'il voudrait pouvoir faire autre chose pour s'adresser au monde, que ce qu'il fait est la chose la plus inutile qui soit et que cela ne répond à l'attente de personne. »

     

    14 septembre 1871 : « Richard me dit : « ici, [le lied Mein Herz, mein Herz, was soll das heissen de Beethoven] tout est dans le premier mouvement rythmique ; ce qui fait qu'un lied n'est pas vulgaire, c'est la sincérité et la foi du compositeur et non un effort de recherche ; un lied ne saurait jamais être assez simple. »

     

    28 septembre 1871 : « j'apprends aujourd'hui pourquoi Richard était si absorbé et si nerveux ; le passage où Brünnhilde dit à Siegfried que l'épée suspendue entre eux a été comme une source de joie lui était passé par l'esprit, aujourd'hui il l'a terminé et il en est satisfait, « ce qui était important, c'était la concision et qu'il n'y ait pas de modulation » ; c'est la trompette qui lui a plu. »

     

    29 septembre 1871 : « j'ai composé un choeur grec, me crie Richard ce matin, mais un choeur qui est en même temps chanté par l'orchestre, après la mort de Siegfried ; pendant le changement de scène, on entendra le thème de Siegmund, comme si le choeur disait que c'était son père, puis le motif de l'épée, enfin son propre thème ; alors le rideau se lève, Gutrune apparaît, elle croit avoir entendu son cor ; comment des mots pourraient-ils jamais donner cette impression que ces thèmes graves ont suscité une nouvelle fois ; en d'autres, la musique exprime toujours la présence directe. »

     

    3 octobre 1871 : « [Richard] : « Ah ! Si la musique n'est pas faite pour donner une vie nouvelle à notre monde tout entier, elle ne vaut plus grand-chose. »

     

    12 octobre 1871 : « [Richard] : «Il [Liszt] a été l'imagier d'un monde finissant, avec des choses comme ses mélodies tziganes qui ne sauraient prétendre appartenir à un art durable ; son centre de gravité était un Paris aujourd'hui disparu. »

     

    21 octobre 1871 : « Richard me dit : « on ne lit presque plus [les écrits de Voltaire] et c'est toujours sa personnalité qui intéresse les gens, alors que chez les vrais grands génies on cherche tous dans les oeuvres. »

     

    19 novembre 1871 : Richard me dit à moitié en plaisantant : « je voudrais bien connaître un sorcier, je comprends fort bien la sorcellerie, j'ai parfois l'impression que j'en suis capable, comme par exemple, dans certaines circonstances, sauter sur une énorme distance. Ma manière de faire de la musique est à proprement parler de la sorcellerie, je ne peux pas faire de la musique de manière mécanique et tranquille, dans une oeuvre à cinq voix de Bach, la voix de soprano elle-même me gêne, je voudrais la transposer en exécutant en extase les mélodies vocales les plus insensées sans faire d'écarts, cela sort tranquillement comme d'une machine ; je ne peux rien faire dans la tranquillité. » Il me dit qu'il préférerait écrire maintenant son Essai sur ce que Weber a dit de Beethoven ; « j'ai lu récemment que Hanslick a parlé de la naïveté de Beethoven, un tel âne n'a évidemment aucune idée de la nature de ce génie qui brille certes par éclairs, mais qui est le plus haut qui soit ; on pourrait bien plutôt parler de naïveté dans le cas de Mozart, parce qu'il utilisait des formes qu'il n'avait pas inventées, seul ce qu'il y disait était vraiment sa propriété. La nature du génie est naturellement spontanée, non réflexive. Mais que savent les gens de l'état de ravissement où se trouve l'artiste en train de créer. »

     


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  • 1er janvier - 31 décembre 1872


    3 janvier 1872 : « au sujet du Christ de mon père Richard me dit : « comme ton père est étrange ; il admet les exécutions les plus épouvantables, il sourit lorsque je parle d'exécutions parfaites et il veut quand même que ses oeuvres soient exécutées pour un public dont il dit que c'est bien assez bon pour lui. Il n'attache d'importance qu'à l'apparence, à cela se résume sa connaissance du monde et les gens comme nous sont considérés comme des paysans, alors que nous préférons ne rien faire jouer si ce doit être faux. »

    5 janvier 1872 : « Richard me dit : oui, oui, je ne suis qu'une machine à composer. » […] La chose la plus audacieuse doit paraître naturelle. »

    6 janvier 1872 : « Richard me déclara qu'il voulait encore exaucer l'une de mes prières et diriger la Missa solemnis de Beethoven, mais qu'il avait des idées à lui sur ce sujet : il voulait installer l'orchestre au milieu de la salle et les choeurs tout autour, le tout se réunissant dans le même chant (mais le texte latin à peine audible), car la musique n'est pas faite pour être écoutée, n'en a l'impression véritable que celui qui va avec elle à sa folle allure, c'est ce qu'il a appris en dirigeant la Neuvième Symphonie à Dresde ; toute musique n'est d'ailleurs faite que pour l'exécutant, la sonate pour le soliste, le trio dito, les princes entretenaient des musiciens, mais ces mêmes musiciens leur faisaient la nique et n'écrivaient leur musique que pour eux-mêmes, les musiciens. »

    15 janvier 1872 : « [Richard] dit au sujet de Beethoven et de Mozart : « pour ce qui est de la fugue, ces Messieurs devraient se cacher devant Bach, ils ont joué avec cette forme, ils ont voulu montrer qu'ils étaient capables de l'utiliser, mais c'est lui, Bach, qui a montré ce qu'était l'âme de la fugue, il ne pouvait pas écrire autrement que dans la forme de la fugue. »

    17 janvier 1872 : « nous parlons de l'exécution de la neuvième à Bayreuth et des moyens à mettre en oeuvre pour la mener à bien. Comme nous parlons de la symphonie, Richard me dit : « au moment où réapparaît au milieu du premier mouvement le thème en quinte, je pense toujours au chaudron des sorcières dans Macbeth où l'on brasse le malheur, il y bouillonne véritablement. »

    8 février 1872 : « [Richard] : le Faust, la neuvième symphonie, les passions de Bach sont de telles oeuvres barbares, c'est-à-dire, en tant qu'oeuvres d'art, des oeuvres qui ne peuvent plus être comparées à un Apollon ou à une tragédie grecque ; exalter l'individu, ne pas devenir le bien de la collectivité, c'est bien ce sentiment qui m'a amené à penser à l'oeuvre d'art de l'avenir. »

     

    Le 29 avril, Cosima part définitivement de Tribschen avec ses enfants et retrouve Richard à Bayreuth le 30 à 4 heures 30 de l'après-midi. Ils logent près de la ville dans l'hôtel « Fantaisie ».

     

    5 mai 1872 : « différence entre Berlioz et Schumann, ce dernier ne donne l'impression de ne faire que des oeuvres, c'est loin de la vie. Berlioz reflète le monde entier, même si ses impressions ne sont pas très profondes, ni très intérieures, c'est un miroir - même si ce miroir est petit et brisé. »

    30 mai 1872 : « Richard me dit : « je pense maintenant volontiers et avec calme à ma mort, mais j'ai toujours l'impression que tu vas me quitter bientôt, que tu ne m'as été que prêtée et que tu retourneras bientôt là-bas, dans une étoile. »

    7 juin 1872 : « ce que je connais jusqu'à présent de cette œuvre [Christ de Liszt] ne me fait pas bonne impression ; « que l'on puisse ainsi renoncer aux conquêtes d'un noble et grand art pour imiter les bavardages des curés, c'est vraiment l'appauvrissement de l'esprit », dit Richard. »

    20 juin 1872 : « une pauvre femme nous demande l'aumône d'une voix cassée ; Richard lui donne de l'argent et je dis à Richard que je ne comprends que trop bien que les pauvres éprouvent un sentiment de révolte à l'égard des privilégiés : « oui, me dit-il, s'il n'y a pas quelque chose pour nous rattacher les uns aux autres et qui les fasse participer à l'ensemble de la vie et même aux honneurs, alors il ne peut y avoir que de la haine, la religion pourrait être ce lien, mais elle ne l'est plus depuis longtemps, il n'existe pas non plus de grand sentiment national, la presse est le seul lien qui existe, mais il est nuisible. » Nous parlons de l'Amérique, « comme elles sont belles et riches, ces îles des Indes occidentales, mais comme tout ce continent est nul et dépourvu d'intérêt comparé à nos tous petits pays ; cela montre bien que la culture n'a rien à voir avec les grandes dimensions, avec le chemin de fer et comme sont rares les points du monde d'où peut sortir une grande culture. Jusqu'à présent, l'Amérique s'est révélée inféconde. » - « J'aurai quand même le temps de faire un Parsifal, me dit Richard le soir, les religions deviennent éternelles par l'art ; elles sont périssables (comme l'islamisme) lorsqu'elles n'engendrent pas d'art, c'est-à-dire lorsqu'elles ne sont pas capables de satisfaire l'être le plus cultivé comme le plus vulgaire. »

    23 juin 1872 : « Richard me dit : « le besoin d'individualiser les personnages a conduit le peuple à attribuer des déficiences physiques aux dieux et aux êtres d'origine divine, à présenter par exemple Wotan borgne, etc. (Je pense à ce moment au diable boiteux), et ce qu'il exprime aussi par là, c'est que la puissance spirituelle exclut la beauté physique selon les règles ; […] Lorsque apparaît cette beauté conforme aux canons et à la race, le cerveau est dépouillé de ses pouvoirs et c'est que la nature a voulu autre chose. »

    27 juin 1872 : « nous parlons de la physionomie des musiciens ; Richard me dit que Méhul était très beau et comme je fais remarquer que ces musiciens français étaient très doués (Grétry, Méhul), Richard me répond : « Oh ! Ces Français sont importants, ce n'est pas là la question, ce qui leur manque, c'est le sens de l'idéal, qui fait que l'on ne se préoccupe pas de la forme quand il le faut, comme l'a fait Bach qui néglige tout simplement les lois de l'harmonie qui étaient tout pour les Italiens, afin de rendre leur autonomie aux voix. »

    13 juillet 1872 : « […] Une fugue de Bach (en ré bémol majeur tirée du Clavecin bien tempéré) notamment nous met dans un état tout à fait extatique, « c'est comme si de la vraie musique retentissait maintenant pour la première fois », dit Richard. Comme je dis à Richard que, de manière étrange, ce scherzando m'a remplie d'une immense tristesse, il me répond : « je comprends cela, c'est une marche en avant, sans trêve ni repos, comme s'il nous disait : vous avez là tout ce qu'il vous faudra pour travailler plus tard, tout ce qu'il faut pour que vous vous reposiez et amusiez, je sais tout cela et c'est ce qui m'entraîne plus loin. C'est un sphinx, mais il est allemand. Comme la forme de la sonate, ce produit italien, paraît plate et conventionnelle en comparaison ; par le seul fait qu'il ait redonné une vie immense à cette forme très secondaire, Beethoven se rapproche de Bach. C'est la plainte de la nature que l'on entend chez lui (des plantes et des animaux). »

    23 juillet 1872 : « il n'y a pas de fin pour la musique me dit [Richard], c'est comme pour la genèse des choses, elle peut toujours recommencer à nouveau, se transformer en son contraire, mais elle n'est jamais véritablement finie. »

    3 août 1872. « [Richard] me dit : « l'expression « crépuscule des dieux » est très belle, même si la traduction est peut-être fautive et a quelque chose de mystérieux ; elle peut être mise en doute pourtant et elle n'est pas suffisamment précise ; « tribunal des dieux » serait excellent, car Brünnhilde se rend justice à elle-même. »

    7 août 1872 : « Richard a conseillé hier au soir à M. Svendsen de choisir pour sa musique instrumentale des thèmes aussi sereins que possible, car autrement, on réfléchit trop au sujet et l'on n'entend plus la musique ; les éléments qui sortent de l'ordinaire doivent être sublimés par le drame.»

    23 août 1872 : « après le repas [Richard] pense soudain à la sonate opus 111 de Beethoven ; à propos d'une variation, il me dit : « on a l'impression qu'on pourrait transcrire tout cela sur d'innombrables feuilles, des millions de papillons. Ah ! Rencontrer quelqu'un comme Beethoven ! Ce fut le grand désir de mon adolescence, le regret de ne plus pouvoir voir quelqu'un comme Shakespeare ou Beethoven me donnait un sentiment de mélancolie pour toute la vie. »

    29 août 1872 : « [Richard] : la musique est le seul art naïf jusqu'à Mendelssohn. Beethoven n'a jamais réfléchi à la nature de la symphonie. »

     

    Les Wagner emménagent en ville tout près du futur opéra dans leur nouvelle maison le 24 septembre.

     

    4 novembre 1872 : « [Richard] me raconte qu'il a repris la première partie de la sonate en si bémol opus 106 de Beethoven et qu'il a été accablé par la beauté, la tendresse, la richesse des détails qui passent si vite que personne ne remarque comment tout cela est fait et « je me suis dit avec orgueil que dans ce domaine j'étais parent de Beethoven. »

    1er décembre 1872 : « [Richard] : ne me parlez pas du public, c'est le monde, on ne le critique pas, on le prend tel qu'il est ; ce sont les artistes qui sont responsables de tout, ils peuvent s'emparer du public, lui élever le goût en le prenant par son attirance pour les amusements ; il faut que quelque chose vive, quand des gens font des culbutes sur scène, les spectateurs rient et cela vaut toujours mieux que ces idiots de chefs de metteurs en scènes qui ne savent pas que, quand la Reine de la Nuit apparaît, il faut que la nuit se fasse sur scène et que les lumières soient diminuées. Exactement comme dans une église - quand il se passe ce qui doit se passer, ce qui est rare bien sûr - quand une âme échappe aux contraintes mesquines pour s'élever au-dessus de ses propres misères et reconnaît ainsi la misère du monde, eh bien au théâtre le public lui-même s'élève en s'aidant de sa soif de jouissances ! »


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